Juste un mouvement

3/18/20238 min read

Le corps, en voilà une chose fantastique et quand on y pense, tellement magique. Il me suffit de penser à une action, et un signal électrique ordonne à mon tas de chair de bouger. Un mécanisme complexe, fragile, dont toutes les pièces sont nécessaires au bon fonctionnement. Tout cela nous permet de nous mouvoir ! N’est-ce pas fantastique ? Oui, en réalité, elle est là la magie : dans le mouvement. Le fait de bouger. On peut se déplacer, fuir, combattre, jouer, pleurer ou rire. En somme, nous pouvons vivre, nous ressentons la caresse du vent de décembre et la morsure du soleil de juin.

Nous pouvons percevoir le monde, nous pouvons faire partie du monde. Mais dans notre univers obéissant à la fierté des hommes, nous redoublons d’efforts pour faire du toujours plus beau, toujours plus grandiose, toujours plus vite. Cela a pour effet de nous éloigner de l’opportunité de ce genre de réflexion. Nous ignorons la beauté de notre quotidien, car elle est justement notre quotidien. Moi-même, je n’ai jamais eu l’occasion de l’avoir. J’étais bien trop occupé à courir partout d’un divertissement à un autre, ou bien jusqu’à un travail ingrat qui me permettrait d’aller jusqu’à un divertissement. Jamais je ne m’étais rendu compte que le simple fait de courir était fantastique.

Jusqu’au jour où justement en me déplaçant, j’eus le déclic. C’était une douce et calme matinée. Un timide soleil de printemps abreuvait la terre de ces rayons faiblards. Je me rendais stressé et impatient, sur mon lieu de travail, stressant et impertinent. Dans un carrefour généralement peu fréquenté, je m’assoupis légèrement devant le charmant, petit bonhomme rouge du passage piéton. Je fus rapidement rejoint dans mon attente par quelques anonymes désireux de continuer leurs chemins

Dans ma transe, je ne me rendis compte que le petit bonhomme rouge avait laissé sa place à un tout autre bonhomme, vert vif. Ou plutôt je m’en rendis compte trop tard. Un chauffeur pressé ayant sans doute vu le flot de mes ex-compagnons traversé la rue, a sans doute cru qu’il n’aurait pas besoin de ralentir au feu vert.

Évidemment, c’est ce moment que je choisis alors pour traverser. La voiture me percuta sur le flanc, je sentis mon bassin craqué durant l’impact. Toute la ville semblait s’être tu. Mes jambes étaient comme emportées sous l’imposant véhicule. Le reste de mon corps quant à lui fut bringuebalé à la manière d’une poupée de chiffon tracté par une enfant. La force du choc me propulsa ensuite en l’air, c’était presque agréable de voir ce quartier si familier d’un point de vue plus haut.

Au moins durant mon ascension. La chute fut moins agréable, car l’information de la douleur avait atteint mon cerveau. Et je commençais à me rendre compte que le sol se rapprochait dangereusement de mon visage. Alors que je commençais tout juste à retrouver des sensations et à comprendre ce qu’il m’arrivait, le choc de mon crâne sur le sol eut pour effet de m’anesthésier. À terre, je ne vis que l’immensité bleuâtre d’un ciel entravé par d’immenses blocs de béton. J’avais le souffle coupé. Quand je réussis enfin à le reprendre, le son revint, il explosa dans mes oreilles comme si d’un coup tous les bruits de la ville décidaient au même moment de me tourmenter. Cela me sortit un moment de ma torpeur, mais malgré sa puissance, le choc ne me permit pas d’obtenir assez d’énergie pour tenter de reprendre le contrôle de la situation.

Un homme vint au-dessus de moi et me hurla dessus afin de me maintenir conscient cherchant à percer le fond sonore. Ce fut extrêmement désagréable. Je restai ainsi, inerte, immobile. L’idée de me mouvoir ne m’avait pas traversé l’esprit.

Dans mon état de choc, je ne croyais pas à tout ce qui m’arrivait. J’étais comme dans un rêve étrange. Un rêve dont j’étais comme spectateur, me voilant la face et refusant de m’avouer que j’en étais la victime. Les sirènes des urgences commencèrent à être audibles, jusqu’à s’imposer comme le seul son existant. L’effet de ce nouveau bruit commença à me faire tourner la tête, puis ma vision se brouilla jusqu’à ce que dans le noir, ce soit le chant des sirènes qui s’emmêla à ma langueur comme une inquiétante berceuse distordue.

Mon réveil fut toute aussi difficile. Tout était noir, je ne parvenais pas à comprendre si j’étais dans un rêve ou si j’étais bel et bien dans le monde réel. J’osais espérer que toute cette aventure n’était qu’un rêve, mais ma petite illusion fut rapidement brisée par le premier de mes sens à se réactiver.

En effet, ma méditation fut troublée par cette odeur âcre et maladive typique des hôpitaux. Cette odeur de médicament déclencha en moi un flot de souvenirs tous plus désagréable les uns que les autres.

Des souvenirs imbibés de nostalgie (une ou deux blessures remontant à l’enfance ou tellement de ces deuils si douloureux) avec le recul, je pense que cette odeur provoque toujours ce flot en chacun de nous. Seulement, il est noyé par tous les petits tracas de nos quotidiens. Si ces derniers nous entravent tant, ils ont au moins le mérite de nous empêcher de penser.

Enfin, je m’égare. Pendant un temps indéterminé (dans mon état, le temps semblait s’écouler de façon irrégulière à la manière d’un sablier dont on aurait mouillé le sable.) je savourai un délicieux morceau de silence. Un petit bruit vient alors titiller mes tympans. Une voie, sans doute celle d’un médecin ou une infirmière, elle parlait de mon état. Une fois que je sus que ma vie n’était plus en danger, j’arrêtai de l’écouter. De toute façon, la suite était faite d’un jargon médical inintelligible pour un non-initié. Elle ne me parlait pas, je n’étais qu’une masse inerte. Il ne fallait donc pas s’attendre à ce qu’elle fasse un quelque onc effort pour me permettre de suivre sa pensée.

Je décidai de ne pas bouger. J’espérai qu’une fois leur office achevé, le médecin et son interlocuteur s’en iraient. Une fois que j’aurais repris mes forces, je me manifesterai.

Ce fut sans compter l’avis de mon médecin, qui décida de vérifier les réflexes de mes yeux à la lumière. Avant que je n’aie eu le temps de comprendre la situation, elle souleva ma paupière et lui asséna un puissant choc lumineux au moyen d’une petite lampe torche. La lumière me fit l’effet d’un millier de soleils. Hélios lui-même semblait m’arracher les yeux. Je voulais crier ma douleur, mais je n’y parvins pas. Heureusement, le test ne dura que quelques secondes et je retrouvai aussitôt l’obscurité. Sur le coup, je fus simplement soulagé de la fin de mon épreuve. Une fois l’adrénaline redescendue, je me rendis compte que ce test avait en réalité été porteur d’une terrible nouvelle : je n’avais pas réussi à crier.

J’avais ordonné à mon corps de crier, je le voulais, je le désirai. Mon corps avait refusé de m’obéir. Je tentai alors de vérifier si j’étais véritablement passé de maître à esclave de mon corps. Je décidai donc d’ouvrir les yeux, tant pis pour mon repos, en vain.

Mon sang se glaça, je voulais raidir mes muscles comme par un réflexe animal, mais rien ne se passa. Cela créa l’espace de quelques instants, un cercle vicieux : le fait de ne pouvoir bouger mon corps me faisait paniquer, la panique m’ordonnait de bouger mon corps. J’étais prisonnier. Une fois calmé, il s’agissait de ma seule pensée. Pourtant, je ne pouvais m’y résigner.

J’avais une vie dehors, des choses à faire des projets, ça ne pouvait pas finir comme ça. Ça ne devait pas se finir comme ça. C’était trop injuste, je ne pouvais rester tétraplégique. Peut-être que j’allais guérir ? Il était possible que cette entrave ne dure qu’un temps. Petit à petit, je me relèverai peut-être ?

Les jours s’enchaînèrent alors dans cette ambiance étrange. Plongé dans le noir de mes paupières, une prison aussi épaisse que l’aile d’un papillon.

Je dus supporter les passages des médecins passant me rendre visite, certains parlers de mon état, ce qui m’angoissait fortement. D’autres profitaient de ma chambre pour fuir leurs supérieurs et leurs responsabilités. Ceux-là, je ne suis pas si je les aimais ou pas : certes, ils discutaient des différents potins de l’hôpital ce qui me changeait les idées un temps, mais après leurs passages la fumée de leurs cigarettes et mon angoisse planait à la manière d’un vautour dans ma chambre.

En parlant de d’oiseau de mauvaise augure, vous vous souvenez du médecin qu’y m’avait ébloui lors de mon entrée dans l’hôpital ? Et bien, il se trouve qu’il s’agit du médecin-chef. D’habitude ces aller-venus ne m’affectaient pas puisque son charabia médical resté un mystère pour moi. Mais un jour, elle rentra seule dans ma chambre, n’ayant pas d’interlocuteur et me pensant sourd, elle se mit à parler dans un langage plus intelligible. Le ton de sa voix était d’une froideur effroyable pareille à celle des bras lorsque quelqu’un ouvrait la fenêtre pour aérer ma chambre. Elle ne déclara pourtant que ces quelques mots. 

« Au moins toi tu ne ressens plus rien, tu es à l’abri des problèmes dans ton état… Tu es à l’abri pour toujours d’ailleurs. »

Le temps n’était plus qu’un magma dégoulinant de façon aussi disparate que s’écouler le café que remua le médecin. Je pensais à tout et à rien, à ma vie, à des futilités, à mon travail, à ma famille. Je devais me préparer à rester dans mon état toute ma vie.

C’était fini, je ne pourrais jamais me lever. Je ne pouvais plus que lutter contre la réalité. Poursuivre une chimère jusqu’à ce que mon cœur cesse de battre. J’étais béat, les journées passées sans but précis. Je ne songeais plus. Je n’étais plus capable de rien.

Je ne pouvais même pas apercevoir les changements que le temps imposait au paysage derrière ma fenêtre, ni dans ma chambre d’ailleurs. Les années traversées ce lieu, si familier et pourtant complètement inconnu. J’ignore tout, que ce soit dans sa taille ou bien sa décoration.

Ma patience fut ma plus grande vertu. D’habitude, le temps est une épée de Damoclès qui menace chacun d’entre nous. Pour moi, c’était un poison qui me laissait mourir à petit feu en m’obligeant à vivre.

Toutes les souffrances ont pourtant une fin. La mienne aussi, après des années bloquées dans la prison de tissus qu’était mon lit, mon cœur s’arrêta me laissant une douce sensation dans la poitrine. Je sentis mon esprit quitté mon corps. Je ne sais pas ce qui m’attendra de l’autre côté, mais peut-être trouverai-je un moyen de bouger, ou même de voir. J’ignore ma destination, mais l’agonie qu’est mon voyage a le goût de l’espoir.